Chirurgien
Chirurgie Plastique, Reconstructrice et Esthétique

Docteur Pierre NAHON

LES GRANDES QUESTIONS : LES CHIRURGIENS ESTHETIQUES

Leurs motivations

D'une manière générale, on ne choisit pas son métier par hasard. Alors que les filières classiques de la chirurgie sont délaissées par les étudiants en médecine, la chirurgie esthétique est, à l'inverse, devenue un choix privilégié. Ce phénomène s'explique par la crise des vocations pour ces métiers à hautes responsabilités, où les rémunérations sont de moins en moins attractives, et où les risques de se faire poursuivre en responsabilité augmentent d'année en année. À l'inverse, à en croire les séries télévisées américaines, les chirurgiens esthétiques sont de véritables héros, gagnent des millions, ont des vies sentimentales bien remplies et exercent un métier fabuleux. Cette vision de la profession ne passe pas inaperçue, donne des idées aux futurs chirurgiens et fait rêver.

La formation de chirurgie plastique et esthétique est très longue. Elle permet au chirurgien de couvrir la totalité de la spécialité. Pendant de nombreuses années, à côté de l'acquisition du savoir technique, il apprend peu à peu à saisir le retentissement des troubles de l'image. Avec l'aide de psychologues, il sait petit à petit voir plus clair, prendre du recul dans le rapport médecin/malade, pour n'en faire qu'une relation parfaitement professionnelle au service du patient. Il doit toujours avoir pour seul objectif la satisfaction de ce dernier. Pour cela, il doit non seulement acquérir la compétence maximum, mais en plus être profondément honnête et particulièrement bien équilibré.

Si on délaisse un tant soit peu le principe médical de base, à savoir le respect du patient, la chirurgie esthétique présente une triple tentation, à laquelle beaucoup succombent en ces temps difficiles : l'argent, l'exercice d'un pouvoir de création, et l'établissement de relations de type séduction/admiration. Ces trois grandes motivations - en elles-mêmes pas forcément condamnables - deviennent préjudiciables quand elles sont recherchées en premier dans l'exercice d'une spécialité chirurgicale. La quête permanente de ces trois sources de valorisation aveugle le devoir médical. La recherche première de l'argent pousse à exercer la médecine comme un commerce, exercice condamnable car ne visant que l'exploitation d'individus. La volonté du pouvoir de création en tant que valorisation est l'expression d'une difficulté personnelle, responsable soit de l'incompétence, soit de l'abus de création entraînant alors le patient dans des interventions qu'il ne demande pas forcément. L'instauration d'une relation « séduction/ admiration » intervient lorsque le praticien est lui-même confronté à un problème d'image.

Il est logique de gagner de l'argent dans l'exercice de son métier, mais il faut le faire en respectant les règles établies. La publicité est strictement interdite en France pour les praticiens et les cliniques de chirurgie esthétique. Cette prohibition n'est pas le fruit du hasard. S'adresser à un établissement ou à un praticien qui fait de la publicité directe ou indirecte est la garantie d'avoir affaire, presque à chaque fois, à un mauvais service. La recherche de l'argent est assez facile somme toute à mettre à jour et à comprendre, car elle relève d'un but bien déterminé et structuré, nécessitant la mise en œuvre de moyens bien visibles. Le souci de valorisation par le pouvoir de création et l'institution de relations « séduction/admiration » sont moins évidents à découvrir, car ils découlent de problèmes personnels plus ou moins bien dissimulés. Le chirurgien responsable d'une opération de chirurgie esthétique entreprend un acte de création. De ses mains, avec le consentement de son patient, il modifie, construit, modèle des formes humaines, avec des conséquences sur la vie d'un individu. Ce pouvoir de transformation est très valorisant. Sans un respect profond et un contrôle absolu pour le bien des patients, le chirurgien, s'il s'en sert pour sa satisfaction personnelle, prend des risques considérables pour eux. S'il ne s'efface pas totalement derrière ce pouvoir, pour ne prendre en considération que la stricte demande du patient et la manière d'y répondre le plus précisément possible, il commet un abus, source de conséquences graves. Fasciné par sa création, il oublie le patient et aura parfois tendance à tout modifier, tout opérer, se croyant plus fort que Dieu lui-même. Cet excès de création, bénéfique pour un peintre ou un sculpteur, est une catastrophe pour un chirurgien, et surtout pour ses « victimes ». Ce pouvoir, I excessif et'abusif, peut être à l'inverse responsable de l'incompétence. Le praticien qui n'a pas voulu satisfaire "à l'apprentissage long et difficile de la chirurgie a bien plus de mal à contrôler cette responsabilité, qu'il n'a ni apprise ni intégrée. En s'autoproclamant chirurgien, il jouira même doublement de ce pouvoir de valorisation. Il s'octroie d'un seul coup la qualification de chirurgien, comme s'il était naturellement plus fort que les autres, misant sur ses capacités à opérer aussi bien, voire mieux, sans formation, sur ses simples dons. Quand il opère, cependant, aveuglé par sa pseudo réussite, il ne saurait avoir conscience de ses résultats, bien souvent médiocres. Abuser d'un pouvoir de création en y étant formé, pour son propre plaisir, est déjà grave. S'en servir en dépit du bon sens, en se croyant plus fort que ses collègues, est d'une prétention hautement préjudiciable pour les patients.







La dernière motivation largement rencontrée en chirurgie esthétique, est la recherche d'une relation « séduction/admiration » entre praticien et patients. 80 % des demandes de chirurgie esthétique sont le fait de femmes, et ce rapport s'exerce donc très largement dans le sens chirurgien/patientes, même s'il existe aussi, avec des variantes, pour les femmes chirurgiens. Le chirurgien esthétique pense parfois que sa meilleure arme de vente est la séduction. Mais séduire pour opérer en déployant tous ses charmes revient à se vendre. Pour agir de la sorte, il faut probablement être confronté soi-même à un problème d'image et de séduction. Il est d'ailleurs relativement fréquent que ces praticiens usent eux-mêmes de la chirurgie esthétique pour coller à l'image de séduction qu'ils affectionnent. Tentent-ils, au travers de la chirurgie esthétique, de compenser un besoin de séduction leur ayant fait défaut à un moment de leur existence ? On assiste en tout cas, au cours de consultations, à des numéros de charme étonnants, où tout est fait pour séduire : langage, contacts physiques, environnement. Le praticien se comporte comme un spécialiste de la femme, qu'il « connaît et comprend ». En dehors de son cabinet, il reste toujours en représentation. Chaque dîner et réunion, qu'il recherche avec beaucoup d'énergie, est l'occasion d'un exposé sur son talent. Il occulte d'ailleurs assez volontiers l'aspect chirurgical de ses interventions, pour gagner la confiance par son numéro de séduction. Malheureusement, un certain nombre de personnes se laissent prendre par ces attitudes tout de même un peu grossières. Étant elles-mêmes confrontées à un problème d'image négative, et quelquefois de séduction, la flatterie peut les toucher. Elles pensent que ces rapports de séduction facilitent la confiance, l'écoute et la compréhension. Mais c'est une erreur et un piège dans lequel il vaut mieux ne pas tomber. Opérant ensuite sur ces « bonnes » bases, le praticien abusera plus facilement de cette relation déjà établie, qui deviendra primordiale, occultant toute la véritable prestation chirurgicale.

Un chirurgien ne pourra rendre service à ses patients que s'il connaît et se dégage complètement de l'acte qu'il pratique, et des motivations qui ont pu l'amener à choisir cette fonction. S'il arrive à reconnaître celles-ci pour exercer avec lucidité son activité, pour laquelle il s'est rendu compétent, et au travers de laquelle il ne recherche que la satisfaction de ses patients, il sera un bon chirurgien. Par contre, s'il reste en proie à ses ambitions de départ, et que l'exercice de son métier n'est que l'expression permanente de sa recherche personnelle, afin de régler ses problèmes, alors il pourra être néfaste pour ses patients, ne voyant tout au long de cet exercice que son intérêt premier.



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