Docteur Pierre NAHON
Certains magazines de santé s'étaient même fait une spécialité dans la diffusion de ces publicités payantes. Ils jouaient alors un rôle extrêmement ambigu et malhonnête, informant d'une part leurs lecteurs, dans leurs articles, des risques de la chirurgie esthétique mal faite, alors qu'ils diffusaient d'autre part des publicités pour des établissements parfois des plus douteux. Sans compter que l'information qu'ils étaient alors censés délivrer était complètement tronquée, puisque les journalistes n'étaient pas en mesure de parler véritablement des établissements en quête d'espaces dans leurs publications. Aucun média, puisqu'il en vit, n'a jamais refusé de vendre de l'espace à une clinique, quelle que soit sa médiocrité, même s'il savait pertinemment, à l'époque, qu'il -s'agissait de faire de la publicité interdite pour les praticiens qui exerçaient en son sein. Chacun ne voyait dans ces méthodes que l'intérêt financier de l'affaire.
Lorsque la publicité a dépassé le stade des journaux pour s'afficher à la télévision, le conseil de l'ordre des médecins et le ministère de l'Économie, envahis par les lettres de plaintes de médecins, mais aussi de patients, se sont penchés sur le problème. Ils se sont tous deux rendus compte qu'ils avaient été parfaitement laxistes en matière de contrôle de la publicité, et ont commencé à réfléchir à l'interdiction pure et simple de ces pratiques.
A côté de cette publicité directe payante, les journaux et les télévisions se sont vite rendu compte que les sujets sur la chirurgie esthétique faisaient vendre. À partir du moment où ils ont montré leur intérêt pour cette discipline, les émissions télévisées et les journaux se sont emparés du sujet, et l'ont traité de manière régulière. L'impact de la télévision est, de loin, le plus important. Jusqu'au milieu des années quatre-vingt-dix, les émissions consacrées à la chirurgie esthétique étaient peu différentes du reste des programmations médicales. Le sujet était abordé exceptionnellement par des professionnels, et ceux-ci délivraient en plateau une information très médicale. Les règles de déontologie étaient respectées, les chirurgiens abordaient les problèmes techniques et les aspects psychologiques de leur métier.
A partir des années 1995-1996, la manière de traiter le sujet s'est complètement transformée. Des praticiens sans qualification ni scrupule vantèrent régulièrement, dans des émissions de variété, les mérites de leurs pratiques et de leurs établissements. Au même moment sont apparues les premières émissions de téléréalité, dans lesquelles des individus « vivaient » leur vie sous les yeux de téléspectateurs ébahis. La télévision s'est vite rendue compte que la chirurgie esthétique réunissait, à elle seule, deux ingrédients magiques d'une bonne télé-réalité : les résultats étaient immédiatement visibles, et elle faisait partie de la vie des individus, en cristallisant les sentiments de souffrance, de crainte, de bonheur. La combinaison de ces deux critères en faisait un sujet spectaculaire, et donc capable de faire exploser l'audimat. Autre intérêt non négligeable pour les producteurs : les participants à ces émissions n'étaient pas rémunérés.
Toutes les chaînes de télévision se sont alors précipitées sur le sujet, en confiant aux producteurs de prime time la confection d'émissions sur le sujet. Toutes les maisons de production ont alors réalisé des sujets, diffusés dans des émissions comme Ça. se discute, C'est mon choix, Le droit de savoir, J'ai décidé d'être belle, Sept à huit, Vie privée vie publique, etc. La quasi-totalité de ces productions a usé du même mode de fonctionnement, créant au passage un préjudice très important à la chirurgie esthétique et à ses patients.
Puisque c'était de la télévision, toute bonne émission commençait par la sélection de bons témoins.
Fallait les acteurs les plus aptes à correspondre à l'identification des téléspectateurs. Pour les trouver, les journalistes ne sont pas allés chercher bien loin : ils ont tout simplement demandé aux praticiens de les leur fournir. Voilà pourquoi les journalistes appellent ainsi régulièrement les listes de chirurgiens plasticiens, et leur font miroiter, en échange de témoins, la participation à leurs émissions. Ce procédé est strictement interdit par le code de déontologie. Tout médecin est tenu par le secret professionnel, il ne doit en aucun cas révéler la moindre information sur ses patients, à qui que ce soit, et donc encore moins à un journaliste. C'est une des fautes professionnelles les plus graves. C'est purement et simplement la trahison du secret médical.
Mais l'impact des médias est si grand que de nombreux praticiens n'hésitent pas vraiment à trahir ce secret, ne serait-ce que pour avoir accès à une émission de télévision ! Le déroulement est alors simple ; le médecin demande en général l'accord de ses patients, mais malgré cet accord, la faute est consommée. Ce n'est pas parce qu'un patient accepte de se faire filmer dans le cabinet d'un chirurgien, sur une table d'opération, et tout au long de son expérience de chirurgie esthétique, que celui-là est pour autant délivré de son secret professionnel.
La faute est donc double et particulièrement grave. C'est la trahison du secret professionnel dans le but de faire de la publicité, elle-même interdite. Inutile de dire que les praticiens qui acceptent de jouer le jeu avec les journalistes sont, à nos veux, d'une moralité plus que douteuse. Dans le même temps, les téléspectateurs, inconscients de ces tractations, pensent que les professionnels médiatisés le sont pour leurs prouesses techniques.
Enfin, les patients qui acceptent de témoigner pour ces émissions ne le font pas par hasard. Beaucoup refusent la médiatisation de leur intervention chirurgicale. Ceux qui le font sont probablement un peu exhibitionnistes ou narcissiques, en tout cas fascinés par le pouvoir de la télévision. Ont-ils quelque chose à gagner de cette exposition médiatique, qui les transforme en star d'un jour ? Ne sont-ils pas, au final, de pauvres gens manipulés par les journalistes, sous prétexte qu'ils vont rendre service aux téléspectateurs, en leur livrant leur propre expérience ?
Toujours est-il que les interventions filmées sont, assez régulièrement, de mauvaise qualité, avec les résultats qui vont avec. Les journalistes responsables de ces émissions ont rarement une connaissance du sujet, et peu d'intérêt pour les véritables motivations, risques ou difficultés de la chirurgie esthétique à obtenir de beaux résultats. Leur but se rapproche plutôt, en réalité, de trouver le témoin le plus spectaculaire, capable, par exemple, de se faire faire l'intervention la plus incongrue, voire la plus folle possible. Au final, plus on s'éloigne de la vérité chirurgicale, avec son côté universitaire... et plus les médias pensent qu'ils réaliseront une bonne performance...
Si 90 % de ces émissions sont en définitive médiocres, en raison de leur mode de construction, les 10 % restant tentent, et c'est un peu nouveau, d'avoir un discours plus réaliste sur le sujet. Quand les médias cesseront de prendre les téléspectateurs pour des idiots, et que les chiffres de l'audimat sur le sujet seront toujours aussi bons, elles évolueront peut-être vers de vraies émissions d'information.