Chirurgien
Chirurgie Plastique, Reconstructrice et Esthétique

Docteur Pierre NAHON

LES GRANDES QUESTIONS : LES PATIENTS

Crédules ou trop exigeants

Les patients qui consultent un chirurgien esthétique sont, par la nature même de la relation qui s'instaure, dans une position d'« infériorité ». Cette relation inégale vient évidemment du fait qu'ils se trouvent en face d'un professionnel, alors qu'ils sont profanes en la matière. Cette « inégalité » est renforcée parce qu'ils sont en proie à la souffrance et au mal être à l'origine de leur demande. Ils sont ignorants, mal à l'aise et demandeurs.

La combinaison de ces trois éléments les expose immanquablement à une certaine crédulité face à la personne qui reçoit leur demande. À vrai dire, ils sont des proies assez faciles, pour des praticiens peu scrupuleux. Certains profitent et utilisent donc cette position d'inégalité pour manipuler savamment le patient, afin de l'amener, quoi qu'il arrive, à l'intervention chirurgicale. Ils aggravent même cette position d'infériorité en affirmant systématiquement que le défaut est épouvantable, que c'est bien normal qu'il entraîne un tel mal-être, et qu'ils ont la solution pour débarrasser le pauvre patient de tous ses tracas.

La souffrance peut effectivement aveugler le patient ; il croira alors sans restriction ce que pourra lui dire le praticien consulté. Or, il faut garder à l'esprit que la chirurgie esthétique est une discipline où l'argent, le pouvoir de création et la relation de séduction poussent certains médecins à encourager toutes les demandes, et à proposer systématiquement une intervention chirurgicale. Pour eux, le but premier sera d'intervenir, quelle que soit la demande, leurs capacités à traiter le problème, le bien-fondé de l'intervention ou même le résultat. Sans chercher à discréditer l'ensemble des chirurgiens esthétiques, il faut savoir, compte tenu des formations dispensées extrêmement disparates, du nombre de chirurgiens esthétiques grandissant, et de l'exagération de la demande par le biais de la publicité, que ces situations sont malheureusement très nombreuses.

Un patient ne peut avoir la totale certitude d'être entre de bonnes mains. Il est souvent nécessaire de confronter plusieurs avis, même si les consultations des différents chirurgiens sont payantes. Il ne faut pas céder trop facilement aux discours alléchants, même s'ils paraissent cohérents. Une demande et les réponses qui lui sont apportées ont intérêt à être confirmées par plusieurs praticiens. Se laisser dicter d'autres interventions que celle pour laquelle on est venu consulter doit mettre immédiatement la puce à l'oreille. Il est en effet inadmissible de se voir pointer par le médecin un ou plusieurs autres défauts. Cette démarche ne correspond en rien aux privilèges du chirurgien qui, en tant que professionnel, pourrait soi-disant faire une meilleure analyse des défauts du patient, afin de mieux lui venir en aide.

Cette attitude est au contraire une intrusion abusive, capable de déstabiliser encore plus le demandeur. Le praticien ne doit, en aucun cas, parler d'un quelconque défaut même existant, sans y avoir été au préalable invité par le patient. La demande et la réponse se limitent strictement au défaut qui engendre la souffrance. C'est bien parce que le chirurgien est un professionnel qu'il ne s'autorise, en aucun cas, à faire un « bilan » des défauts de ses patients.

On comprend mieux ces problèmes d'inégalité lorsque les patients venus consulter ont eu une première expérience négative de la chirurgie esthétique. À tort ou à raison, ils pensent qu'ils sont victimes d'un échec de la chirurgie. Ils sont donc doublement déçus. Le résultat obtenu lors de leur première opération n'est pas du tout conforme à ce qu'ils attendaient. Ils cumulent alors des sentiments mélangés de culpabilité, de déception, de colère voire, pire, se retrouvent confrontés à de véritables troubles d'identité, parce qu'ils ne se reconnaissent plus. Ces patients sont alors renforcés dans leur demande, et souffrent bien plus que lors de leur première expérience. Ils sont en quête de réparation, avec un sentiment d'injustice et de tristesse énormes. Plus crédules, ces « proies » sont encore plus faciles pour les chirurgiens peu scrupuleux. Ils n'ont plus aucune objectivité, et ont une tendance particulière à s'imaginer que le premier discours salvateur de la part d'un praticien aboutira. Ils auront tendance alors à se jeter avec impatience dans les bras du premier venu, pour tenter d'effacer leur première expérience.

II arrive que ces situations se répètent malheureusement à plusieurs reprises. Et plus les patients se font opérer, plus ils ont de chances de se faire mal opérer, et plus il est difficile ensuite de réparer les dégâts. Si on pouvait logiquement croire que les patients déçus d'une première intervention deviennent plus méfiants, c'est malheureusement bien l'inverse qui se produit.

D'autres développeront l'excès opposé. Ils viennent consulter pour un défaut certes existant, mais pour lequel le chirurgien donnera une réponse négative ou éventuellement approximative. Le praticien n'aura pas, par exemple, dans son arsenal de techniques, celle capable de corriger précisément le défaut, comme le souhaite le patient. En général, l'honnêteté du praticien fait qu'il refusera, dans ces cas-là, d'avoir recours à une intervention, et expliquera ses raisons à son patient. Il pense tout simplement que le résultat ne sera pas à la hauteur des espérances, et préfère donc ne pas intervenir plutôt que de provoquer la déception, et donc le mécontentement.

II arrive que certains patients, et ce d'autant plus si le chirurgien consulté jouit d'une bonne réputation, insistent de manière excessive, afin qu'il pratique tout de même l'intervention. Ils poussent le chirurgien dans ses derniers retranchements et lui accordent des talents que lui-même ne s'attribue pas. Si ce dernier se laisse finalement tenter, en se disant très probablement que s'il ne satisfait pas cette demande insistante, un autre le fera à sa place, il se met dans une position qui se retournera certainement contre lui.

Malgré une information précise sur la précarité du résultat, sur les réticences et les mises en garde, le patient, déçu, s'en prendra alors au chirurgien. Il lui fera porter immanquablement la responsabilité de l'acte qu'il avait pourtant au départ refusé. Au final, l'exigence démesurée des patients est aussi dangereuse que leur extrême souffrance, car elle les entraîne de manière aveugle vers des interventions non bénéfiques pour eux.



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