Docteur Pierre NAHON
Le principal but de la chirurgie esthétique est effectivement de supprimer un complexe, de préférence de manière définitive. Vivre avec un complexe peut se révéler absolument insupportable. Non seulement la personne souffre profondément, mais elle développe, en outre, des problèmes relationnels avec son entourage, qui ne vont pas arranger les choses. Certains patients vivent ainsi cachés pour ne pas avoir à exposer la cause de leur complexe. Des femmes ne se déshabillent pas devant leur propre mari, d'autres interdisent catégoriquement qu'on les photographie. Cette expression du mal-être prêtera éventuellement à sourire ou paraîtra incompréhensible, mais c'est la traduction, en définitive, d'une souffrance profonde. Le vécu du complexe prend même, à la longue, un caractère obsessionnel pénible. D'une certaine manière, le patient ne peut s'empêcher de le voir en permanence, et à toute occasion. Il devient alors incapable de créer des rapports apaisés avec les autres. Il est toujours sur ses gardes, et imagine que les regards sont constamment posés sur son problème. Il pense, à tort, que tout le monde est aussi attentif à ce complexe que lui. Cette obsession devient un véritable frein à la communication avec les autres individus.
Pour leurs proches, ces patients peuvent devenir difficiles à supporter, car ils n'ont de cesse de parler de leur souffrance et de leur défaut, que les autres, quelquefois, ne voient même pas. D'une certaine façon, ce malaise profond est difficile à appréhender pour l'entourage, et une certaine lassitude devant cette obsession apparaît fréquemment.
A l'inverse, de nombreux patients garderont pour eux leur malaise profond, et ne le livreront, par pudeur et souvent avec difficulté, que lors de la consultation avec le chirurgien. L'obsession les I amène à examiner en permanence les autres, notamment l'organe qu'ils ressentent défectueux chez eux. Ils comparent sans arrêt et envient secrètement les différentes représentations qu'ils ont autour d'eux. Le poids du complexe n'est pas toujours aussi aigu dans le temps. Le patient passe par des phases pendant lesquelles il s'accepte mieux, et d'autres où le malaise est paroxystique. Ces périodes varient éventuellement avec des moments de bonheur et quelquefois de dépression. Dans les temps où, par exemple, le travail fonctionne bien, qu'une relation amoureuse est présente, le complexe, sans disparaître, se fera plus discret. Dans les phases moins fastes, il resurgira de manière intense. Les patients vivent en général de nombreuses années, en passant par cette plus ou moins grande acceptation et/ou rejet, jusqu'au jour où ils n'en peuvent plus.
Ils prennent alors souvent leur courage à deux mains pour consulter un chirurgien esthétique. La démarche même de prendre rendez-vous, pour une première consultation, n'est pas un acte facile. Ils | redoutent d'avoir à révéler ce mal-être, craignent la réaction du chirurgien et son regard. Ils sont en général extrêmement gênés lors de cette première consultation. Un bon chirurgien est là pour écouter longuement la révélation de ce complexe, la souffrance du patient, en l'aidant à l'exprimer, et à en pointer les véritables motivations.
Cette première consultation est très importante pour le patient, car il arrive qu'il n'ait même pas idée de ce que la chirurgie peut faire pour lui. Le simple fait de savoir que ce complexe peut être supprimé suffit quelquefois à le rassurer, et à lui permettre d'envisager beaucoup plus sereinement une éventuelle intervention. Savoir qu'il peut être opéré le guérit quelquefois même sans intervention !
En réalité, la plupart du temps, si le patient souffre d'un véritable complexe, qu'il se trouve en face d'un praticien compétent, qui dispose, dans son arsenal chirurgical, d'une intervention capable de définitivement corriger son défaut physique, il passera à l'acte. Le jour de l'intervention, il sera probablement inquiet, mais il sera aussi le plus souvent content et confiant d'entreprendre enfin une démarche concrète pour sa libération.
Si l'opération est à la hauteur de ses espérances, le patient ressentira une satisfaction extraordinaire, et celle-ci va réellement transformer sa vie. Ne plus avoir une poitrine énorme, un nez disgracieux, une culotte de cheval*, les oreilles décollées, etc., peut modifier du tout au tout la vie d'un individu. Les relations avec son corps et avec les autres deviennent radicalement différentes. Les changements de personnalités sont parfois étonnants ! Des individus autrefois renfermés deviennent sociables, agréables, tournés vers les autres, heureux de vivre. D'autres démarrent des carrières qui jusque-là piétinaient. Certains reprennent des études, se mettent à faire des activités qu'ils pensaient impossibles pour eux. Enfin, des femmes se marient dans l'année où d'autres quittent le mari avec qui, parfois, elles étaient depuis des années.
Le retentissement psychologique d'une intervention correctement réalisée s'avère donc spectaculaire, apporte un immense bonheur aux patients, qui ne se privent pas de vous le montrer. La satisfaction ressentie par les personnes opérées est une récompense extraordinaire pour le praticien. Il est même extrêmement fréquent, d'ailleurs, d'avoir du mal à reconnaître certains opérés revenus voir leur chirurgien quelques mois après, tellement ils sont transformés de manière positive !
Il n'y a effectivement aucune raison de se priver de la chirurgie esthétique quand une intervention existe pour supprimer définitivement un défaut, et apporter le bonheur à un individu qui souffre. Il n'y a pas de justification à accepter ce malheur, au même titre que de refuser de se soigner quand on est malade. La chirurgie esthétique est un moyen merveilleux de rendre le bonheur aux gens quand ils souffrent réellement d'un complexe, ce qui est le cas dans la grande majorité des demandes.
Simple envie
En minimisant au maximum les risques, en s'adressant aux meilleurs spécialistes, en étant parfaitement convaincu de la nécessité de l'acte, le passage à la chirurgie esthétique reste, pour la majorité des patients, un moment difficile.
Subir une intervention de chirurgie esthétique, c'est se présenter un beau matin dans un environnement chirurgical, subir une anesthésie et se faire opérer alors qu'on n'est pas malade. On choisit volontairement de le faire. Huit personnes sur dix, au dernier moment, se demandent ce qu'elles sont venues faire là ! C'est dire qu'il faut vraiment ressentir un besoin profond pour avoir le courage de se livrer ainsi aux mains d'un chirurgien.
On peut définir trois types de patients. Il y a ceux qui ont un vrai besoin de se faire opérer : ils ont peur mais prennent le risque parce que le malaise est trop fort, et qu'ils ne le supportent plus. On rencontre aussi ceux qui ne craignent pas de se faire opérer, car ils évacuent le risque en pensant que la chirurgie esthétique est une chirurgie légère, et qu'on peut en user comme d'un simple moyen de consommation. Enfin, ceux qui sont, à mon avis, le plus mal dans leur peau, n'ont pas peur, et usent de manière répétitive de la chirurgie esthétique. C'est comme une prolongation de la deuxième catégorie, sauf que la chirurgie ne règle jamais leur véritable problème.
La majorité des patients souffrent évidemment de leurs défauts. Mais tous ne ressentent pas les choses de la même façon. On peut considérer néanmoins que la plus grande partie des clients de chirurgie esthétique pâtissent d'une discordance entre leur) ressenti intérieur et l'image qu'ils renvoient. Leur enveloppe extérieure ne correspond pas à leur identité ressentie. Ces discordances font que tout naturellement, certains individus demandent à se faire opérer, pour renvoyer une image qui leur correspond! réellement. Ce n'est que la réparation d'une injustice, estiment-ils. C'est assez frappant pour le vieillissement. La plupart feront ainsi une opération de type lifting car l'image qu'ils renvoient est celle, pensent-ils, d'une personne bien plus vieille que ce qu'ils vivent intimement. Une jeune femme désireuse de supprimer les poches qu'elle a sous les yeux tiendra le même raisonnement. Elle affiche un visage fatigué qui traduira, pour les autres, un caractère fêtard, avec tous les excès qu'on y associe inconsciemment. Pourtant, sa vie est tout à fait calme, ces poches n'étant qu'un héritage congénital d'un de ses parents. Quant à l'augmentation mammaire, opération fréquemment demandée, elle l'est certes pour un caractère esthétique, mais bien aussi pour l'acquisition de l'image de la féminité.
Au final, ce hiatus, présent pour toutes les inter- I vendons de chirurgie esthétique, est encore très probablement le motif principal de recours à la chirurgie. Au bout de cette démarche, nous trouvons le comble du trouble de l'identité, le transsexualisme, où le patient est convaincu d'être une femme, malheureusement incarnée dans un corps d'homme. |
Le véritable syndrome du transsexualisme est un sentiment profond, inébranlable, d'appartenir au sexe opposé, malgré une conformation sans ambiguïté avec son sexe chromosomique, et se traduit notamment par le besoin intense et constant de changer de sexe et d'État civil. S'installe alors un conflit entre le sexe psychologique et le sexe physique. Dans tous les cas d'observation, le sexe psychologique domine le sexe physique. Le transsexuel développe ainsi une répulsion pour ses propres organes génitaux, dont il veut être débarrassé. Cette demande est même prioritaire sur la demande de reconstruction.
Mais depuis un certain temps, la motivation de la demande de chirurgie esthétique évolue. Certains patients souhaitent une transformation corporelle, mais affichent une simple demande esthétique. Ils ont un souci réel de l'esthétique, savent qu'existent différentes interventions pour venir à bout de la majorité des défauts physiques, et réfléchissent froidement à l'amélioration de leur image. On voit ainsi des jeunes filles dotées de poitrines parfaitement convenables souhaiter, pour un problème esthétique pur, une augmentation mammaire. Elles pensent tout simplement qu'avoir des seins plus volumineux les rendra plus attractives. Il n'y a pas de souffrance réelle, pas de complexe, mais un simple désir froidement affiché d'avoir des seins plus gros.
Aujourd'hui, cette démarche semble faire partie de la liberté de disposer de son corps. Au nom de la liberté qui, certes, est une valeur extraordinaire, tout un chacun dispose effectivement de cette nouvelle opportunité de faire modifier son corps comme il l'entend. La souffrance n'est plus la raison nécessaire et suffisante pour légitimer la chirurgie esthétique.
Le problème se pose alors au chirurgien, car il est, en dernier recours, l'intervenant, et prend la responsabilité d'opérer. Mais cette décision à prendre est ressentie bien différemment d'un praticien à un autre, car elle se fait moins lourde dans un tel contexte. Doit-on pour cela toujours satisfaire cette demande, en considérant qu'elle est légitime et recevable ?