Docteur Pierre NAHON
Ils l'utilisent, c'est vrai, toujours plus souvent que le reste de la population. La chirurgie esthétique touche cependant désormais toutes les classes et tous les types d'individus. Il n'est plus nécessaire d'être en vue pour prétendre à des opérations d'embellissement. Il y a, si on peut dire, une démocratisation du produit.
Jeune chirurgien, j'allais opérer une fois par mois dans une ville du Languedoc-Roussillon. Un jour, une dame assez âgée est venue me trouver pour me demander de lui faire un « lifetingue ». Elle était gardienne dans une ferme, et ne quittait pas son village. Mais elle m'expliqua que cela faisait des années qu'elle économisait pour se payer cette opération. Elle m'a longtemps remercié de lui avoir procuré le résultat qu'elle souhaitait !
Mais il est vrai que les people tracent souvent la voie pour leurs admirateurs, et à ce titre, il est intéressant d'essayer de comprendre les rapports, au final assez confus, qu'ils entretiennent avec la chirurgie esthétique.
Le plus étonnant pour les patients « ordinaires » est que les interventions effectuées sur certains people se voient car elles sont, il ne faut pas se voiler la face, assez souvent mal faites. Ils se demandent, à juste titre, comment ces personnages publics, sans aucun doute capables de s'offrir les services de bons chirurgiens obtiennent, à ce point, des résultats parfois si décevants.
Les people se servent aujourd'hui presque autant de leur image pour convaincre que de leurs capacités intellectuelles, artistiques, techniques, etc. Ils représentent, en quelque sorte, l'exagération des travers de notre société en matière d'apparence. Se servir surtout de leur image pour communiquer exacerbe très certainement leur penchant narcissique, sans doute déjà bien développé pour avoir choisi une telle profession. Il va de soi que l'acteur fera alors tout pour garder cette image sans laquelle il ne s'imagine pas pouvoir continuer de travailler. Ce métier, c'est toute sa vie !
En définitive, ils sont prêts à tout ! Certains perdent encore plus facilement que le commun des mortels la notion de l'image qu'ils transmettent d'eux-mêmes. Ont-ils encore un regard juste sur leur propre image ? En tout cas, trop investir sur elle pousse forcément à l'exagération dans la quête de la perfection, ou dans l'idée même qu'on se fait de cette perfection. Que craindre pour ceux qui ont été beaux quand ils étaient jeunes ? Que l'image perdue de leur beauté les pousse à encore plus d'excès !
Le problème est qu'assez naturellement, ces people seront facilement portés à choisir des chirurgiens capables d'aller dans l'excès eux aussi, et de leur procurer souvent et malheureusement, de mauvais résultats, visibles et caricaturaux. Ces chirurgiens sont, on s'en doute, flattés d'opérer ces personnages connus, et fiers d'en informer leur entourage...
Quant aux super patients eux-mêmes, ils s'accommodent bien mieux qu'hier du résultat excessif qui signe leur intervention. Ils n'ont plus peur, finalement, d'afficher ouvertement ces étranges résultats, et les assument comme l'expression de leur nouvelle image. Curieux syndrome : l'augmentation de l'emprise de l'image dans la société fait que ces représentations sont admises beaucoup plus facilement aujourd'hui ! Si le patient lambda n'a plus véritablement honte d'avoir recours à la chirurgie esthétique, le super patient, lui, n'a plus vraiment honte non plus d'afficher une transformation aussi surprenante qu'inesthétique !
En définitive, plus on se regarde, plus on bascule rapidement dans l'obsession et l'excessif. Cela nous informe sur le triste avenir de l'ensemble des sociétés si on persiste à accorder à l'image de plus en plus de pouvoir.
Revenons donc à une certaine logique, même s'il est incontestable que l'image a aujourd'hui une place prépondérante, et qu'il est psychologiquement difficile de se voir vieillir. Nous ne sommes pas tous des stars, et si nous devons avoir recours, même régulièrement, à la chirurgie esthétique, faisons-le avec intelligence. Quand on rencontre des patients avec une disgrâce physique minime, dont le retentissement psychologique est tel qu'ils ne veulent plus sortir de chez eux et s'administrent des anxiolytiques, on a de quoi se demander comment ils en sont arrivés là. La chirurgie esthétique pour tous, oui, pour aider, prévenir, ou apporter un petit plus dans des moments difficiles. Tout investir dans l'image, certainement pas.