Docteur Pierre NAHON
Il lui est même possible d'avoir ainsi d'autres expériences dans le temps, toutes aussi concluantes les unes que les autres. Cette patiente peut, par exemple, se faire opérer du nez à 20 ans, mettre des implants mammaires à 40 ans, après ses 2 ou 3 grossesses, et se faire faire un lifting à 50 ans. On dira juste alors qu'elle croit dans la chirurgie esthétique pour l'aider à régler les problèmes d'image corporelle qu'elle rencontre à différentes étapes de sa vie.
La nouvelle demande se fait quelquefois plus rapidement. Une patiente, par exemple opérée du nez, éprouve un sentiment intense de satisfaction devant le résultat. Elle demandera, dans la foulée, devant ce bonheur rassurant, une intervention sur une partie du corps qui ne lui avait pas réellement posé de problème jusque-là. La réussite a déclenché la nouvelle demande. Il est logique, dans ces cas-là, de ne pas répondre à ce nouveau souhait immédiatement. Il est bien préférable d'attendre que l'épisode de la première opération soit complètement intégré, pour s'assurer du bien-fondé de cette nouvelle attente.
Il est assez rare que les patients soient totalement insatisfaits de leur physique et demandent des corrections répétitives ou simultanées des différentes régions de leur corps. Ce type de patients existent, mais ils sont bien plus rares qu'on ne l'imagine. En général, ils sont extrêmement insatisfaits non pas tant de leur physique, mais plutôt de leur vie en général. Par ennui et mal de vivre, leur apparence physique devient l'élément essentiel de leurs préoccupations, et même la valeur principale qui les motive. Ils investissent alors anormalement en elle pour paraître au mieux. Ils ressemblent un peu aux people, auxquels bien sûr, ils s'identifient souvent. Ils ne le font pas dans le but de perdurer dans leur métier ou de continuer à intéresser les médias, ils le font en général... car ils n'ont rien d'autre à faire. Ils meublent une grande partie de leur vie, souvent très solitaire, par cette relation intime qu'ils peuvent avoir avec leur corps. Ce lien devient leur source principale de préoccupation et d'émotions.
Le drame, pour ces patients, est aussi la relation qu'ils risquent d'instituer avec le ou les différents chirurgiens auxquels ils auront affaire. Peu d'entre eux refuseront de les opérer, et au lieu de les décourager de subir ces interventions répétitives, ils auront tendance, du moins pendant un certain temps, à favoriser cette frénésie opératoire. Quand plus un endroit n'a pas été façonné par le bistouri, le corps ne ressemble plus à rien. Le naturel a complètement disparu, pour faire place à un aspect flagrant de transformation chirurgicale.
La médecine esthétique - qui consiste principalement à injecter des substances dans les rides -contrairement à la chirurgie esthétique, joue par définition sur la répétition des actes, c'est son mode de fonctionnement. Cette réitération aboutit à une superposition de produits différents les uns sur les autres, sans discernement. L'engrenage des nouvelles injections est presque automatique, car il n'y a pas toute la logistique lourde d'une intervention chirurgicale. Les patients obnubilés traquent la ride de manière très précise, et cette découverte entraîne la répétition du geste.
Les injections multiples ne font, au bout d'un moment, qu'augmenter le volume sans effacer les rides. On découvre alors l'effet pervers de ce phénomène, qui non seulement ne corrige plus efficacement le défaut, mais transforme la physionomie. Les visages sont bouffis, figés, méconnaissables. Tout comme la multiplication des interventions chirurgicales aboutit à des corps transformés sans en améliorer la beauté et l'esthétique, la médecine répétitive peut défigurer.
Il n'en reste pas moins que les patients expriment souvent cette crainte d'être pris dans le piège de la surconsommation. On entend souvent les patientes dire que si elles avaient l'argent, elles se feraient tout refaire. En réalité, il n'en est rien, la plupart ne font appel à la chirurgie esthétique que de manière ponctuelle. Rappelons aussi que l'échec chirurgical renforce la demande de réparation, et que l'insatisfaction laisse toujours, en quelque sorte, le patient en attente de mieux et prêt à recommencer.
Dans tous ces cas extrêmes, le chirurgien, avec l'aide de psychothérapeutes, se doit de faire comprendre à ce/ces patient(s) qu'un jour, il faut lâcher prise, renoncer et accepter de ne plus se faire opérer. Il ne suffit pas à un praticien, dans ces cas-là, de refuser de continuer d'opérer. Certes, il dégage ainsi sa responsabilité, mais le patient trouvera facilement un nouveau chirurgien. Il convient donc de l'orienter vers un psychothérapeute pour régler ce problème d'addiction à la chirurgie esthétique. Ce n'est qu'avec un travail sur soi, souvent long, que certains y parviennent. D'autres, malheureusement, refusent de considérer qu'ils relèvent de la psychothérapie, et persistent dans leur quête effrénée.